Veinticuatro (24) – La grande descente, l’Argentine du Nord au Sud

30/10/2019 – 20/11/2019

Que faire?

Mon plan d’aller en Antarctique vient de tomber à l’eau. J’avais postulé pour un volontariat de recherche de microplastiques dans la glace du continent. Trop de concurrence, des milliers de postulants pour 5 places… J’ai un plan de secours pour un volontariat en Amazonie péruvienne dans une ludothèque d’un petit village. Bien que cette option m’enchante vraiment, une petite idée me trotte dans la tête depuis quelques jours. Idée que j’avais abandonnée il y longtemps mais qui est revenue d’un coup en me rapprochant de l’Argentine.

Descendre à Ushuaia. Dans le temps qui m’est imparti pour retrouver mes parents au Pérou mi-décembre cela ressemble à une folie. Il faudrait que je fasse 14 000km en deux mois. Mais cela représente aussi un défi pour l’autostoppeur que je suis, descendre l’Argentine entièrement du Nord au Sud pour atteindre la mythique Ushuaia, ville la plus au Sud du monde. Ça m’excite mais je sais que ça va être fatiguant.

Tant pis ma décision est prise, je descend!

Je suis toujours avec Laurine, on vient de passer la frontière et d’être récupéré par un jeune Argentin aux intonations en « ch », signe d’origine de la région de Buenos Aires. Il nous parle des lieux à voir en Argentine et de notamment Humahuaca à quelques centaines de kilomètres, où la montagne aux 14 couleurs peut être aperçue. Il nous y dépose et de là nous entamons la montée d’une vingtaine de kilomètres à la marche en espérant quand même que quelqu’un nous prennent. Et c’est chose faite, un jeune couple belge nous récupère dans leur petite voiture qui monte sans problèmes la piste de terre. Arrivés au sommet nous nous éloignons tous les quatres des groupes de touristes pour admirer les 14 couleurs de la montagne d’une point de vue unique.

La montagne des 14 couleurs

Nous les quittons pour redescendre, ils restent pour manger et nous non, une famille Argentine les remplacent. Nous restons dans un hostal (auberge de jeunesse) remplie et très typique du pays. Des dessins muraux tapissent l’ensemble de l’auberge et la plupart des emménagements sont faits de matériaux récupérés. La journée on si sent bien mais la nuit, entre les soirées, le vent qui faire grincer les tôles ondulées de la chambre et le couple qui fait l’amour dans la chambre partagée c’est compliqué.

On reprend la route, j’ai pour objectif la ville de Salta mais Laurine s’arrête à Jujuy pour se rendre en bus dans le désert d’Atacama au Chili. On se dit au-revoir, mais rapidement car je continue avec le même chauffeur qui la dépose. Quasiment un mois passé sur la route avec pipi. Ravi d’avoir pu partager ces quelques semaines avec toi et d’avoir pu te permettre de découvrir le stop et surtout le camion-stop!

De mon côté je continue en quelques voitures jusqu’à Salta ou je ferait le change de dollars, retirés en Bolivie, en pesos Argentins. Les banques Argentines ont une fâcheuse tendance à prendre des frais énormes lors des retraits. J’achète aussi le réchaud d’un français sur le retour qui me permettra d’être autonome en nourriture pour descendre plus rapidement et faire des économies. Et je continue, d’abord Cafayate ou un orage énorme innonde la ville et dont les éclairs, tombant dans le champ où j’ai posé ma tente, m’empêcheront de dormir pendant quelques heures.

L’inondation

Je reprends jusqu’à San José à 90 km de là, les attentes sont longues et les trajets courts, mais bon ça ne peut pas marcher tout les jours. Les Argentins s’ouvrent, ils ont la parole facile et me racontent souvent des choses personnelles. Des anecdotes sur leur vie et celle de leur famille. Cela me change pas mal des discussions plus basiques du Pérou et de la Bolivie. Le lendemain 375 kilomètres jusqu’à Chilecito, je préfère mais je suis encore loin des 500km par jour que je m’étais fixé. Avant de partir je rencontre mon homonyme, Pierre la soixantaine, sur son vélo couché. Il parcourt l’Amérique du Sud seul sur son vélo, par étapes alternants retour en France et pédalage en Amérique.

Pierre et son vélo couché

Deux voitures pour sortir de la ville dont un de mes chauffeur de la veille. Un petit coup de main pour décharger un laboureur chez un ami, une petite bière en récompense et je me positionne sur le bord de la Ruta 40 que j’essaye de suivre. Mais là rien, mais alors rien. La prochaine ville est à 500km et personne ne semble y aller. J’attends toute la journée sans succès. C’est un peu comme vouloir allez de Voiron à Évry sauf que là il n’y a rien entre. Je dors dans le camping du village et le lendemain je me rend sur une autre route qui pourrait avoir plus de passage.

J’en ai marre
En Argentine aussi on fait du bon vin

Mais là, rien non plus, il fait chaud, le soleil tape, tout les gens me font signe qu’ils restent là, qu’ils tournent à gauche, à droite. Personne ne me prend. Alors le soir je perd patience et prend un bus pour me sortir du bourbier puis continue ensuite à travers les vignes vers sans Juan et Mendoza. Puis le lendemain j’arrive difficilement à arracher 130km aux Argentins. C’est dur, mentalement j’en prend un coup, il me reste encore plusieurs milliers de kilomètres et j’attends pendant des heures entre chaque voitures. Je me rase même la barbe dans un arrêt de bus en espérant que cela change quelque chose. Pas mieux, 190km le lendemain, des heures d’attente supplémentaires mais deux villes très accueillantes. San Raphaël et Général Alvear. L’ambiance y est chaleureuse et il y a de l’espace dans les rues. Par contre pour repartir c’est la pampa, et pas l’expression, vraiment la pampa, la région. 1000km jusqu’à la prochaine ville digne de ce nom. Et là, à nouveau j’attends toute la journée. Je n’ai pas envie de perdre du temps ici alors que la Patagonie m’attend. Je peine à sourire aux gens tellement j’en peux plus de leurs signes qui me paraissent tous de mauvaise fois. Tel un alpiniste de haute montagne je me lance des objectifs, allez encore une demi-heure, puis encore une. Je commence a reconnaître les voitures qui passent et repassent plusieurs fois devant moi. Deux heures avant la nuit j’abandonne et rebrousse chemin jusqu’au terminal de bus et prend un ticket pour Bariloche, porte d’entrée de la Patagonie. Quatre Argentins m’offre une bière dans un bar pour écouter mon voyage qui les fait rêver. Leurs enthousiasmes me redonne le moral. Je monte dans le bus un peu honteux de moi, je me trouve des excuses. Le bus traverse les centaines de kilomètres de pampa, des plaines à perte de vue sans rien permettant de les contraster. Je débarque au terminal de Bariloche, ca y est je suis en Patagonie ! Je parcours les quelques kilomètres pour rejoindre le centre ville, une petite balade le long du lac Nahuel Huapi avec montagnes enneigées autour et végétation en pagaille. Cela fait un bien fous de revoir de la verdure après plusieurs mois de roches nues. Je rencontre Pauline, une travailleuse sociale en vacances pour quelques mois et Valentin qui parcourt le monde à vélo. Pauline souhaite faire la Patagonie mais reste dubitative face aux prix des billets de bus, 110€ pour rejoindre El Chalten. Je lui propose donc de faire la route avec moi en stop.

C’est partit avec une nouvelle coéquipière !

Pauline a déjà fait pas mal de stop notamment au Canada, les attentes sur le bord des routes elle connait. Pour l’instant la route est belle, rivières et arbres feuillus. Rapidement cependant nous rejoignons une nouvelle fois la pampa, des centaines de kilomètres de rien dans les steppes argentines. Nous ferons une partie de la route avec un Argentin super sympa pas surpris de nous voir puisqu’il nous dit qu’en Patagonie il a plus de Français que d’Argentins.

Un camping-car nous récupère, trois ingénieurs bretons fraîchement diplômés nous accueillent dans leur habitat. Ils sont partis à 5 et deux d’entre eux sont partis en stop dans le sud du Chili pendant que nos trois compères descendent côté Argentine dans le véhicule. Ils se rejoindront tout en bas et échangerons leurs places pour la remontée. Nous passons 24h avec eux, jouant aux cartes avec celui qui n’est ni chauffeur ni copilote. On se conforme à leurs habitudes en dormant sur le parking d’une station service. Ils ont baptisé leur véhicule tap-tap et ce nom lui va bien quand il s’agit de passer sur des routes en pas très bon état, là tout se met à trembler et les placards s’ouvrent vomissant leur contenu. Mais là vie à bord est des plus agréable. On se sépare dans la petite ville de Perito Moreno ou nous tentons en vain un stop de soirée dans un vent violent et froid qui ne nous quittera plus pendant les deux prochaines semaines.

Avec l’Argentin
Avec les bretons
Encore 582 km pour El Chalten
Il y a toujours moyen de trouver une baguette

Au matin nous rencontrons Enzo, un Argentin qui part à la découverte de son pays en stop. Nous l’avions vu le matin casser son thermos sur le sol du camping ou nous étions. Pour un Argentin casser son thermos c’est comme faire tomber sa baguette dans une flaque pour nous français. Sa journée commençait mal. Pas de maté de la journée ce n’est pas possible, il a donc aussitôt couru dans un magasin en chercher un nouveau puis a marché jusqu’à ce qu’il rencontre les deux français que nous sommes. Nous avons attendus tout les trois dans les rafales puis avons pris la même camionette, partagé la maté des chauffeurs et encore attendu dans le vent. Puis nous sommes montés dans la benne d’un pickup pour 4h de routes. Finalement, il est monté dans une voiture qui n’avait qu’une place et nous ne l’avons plus revu. Nous, nous sommes arrivés à El Chalten avec un Allemand et sa copine américaine. Lui, très sur la réserve et en respect du code de la route, et elle dans l’explosivité constante, « everything is amazing » (tout est incroyable). A tel point que ça a saoulé ma coéquipière.

Avec Enzo
A l’arrière du pick-up de deux hollandais

Nous arrivons a el Chalten sous la pluie. J’apprends au fur et à mesure de ma route où nous allons, je n’ai comme d’habitude pas du tout prévu d’itinéraire. El Chalten est connu pour ses belles randonnées dans les montagnes. Nous venons de rater cinq jours de beau temps, pour nous il est prévu qu’il pleuvent toute la semaine. Nous réussissons quand même à faire la balade du Fitzroy, montagne du nom de l’ancien capitaine de Darwin sur la beagle. Randonnée spectaculaire aux contrastes époustouflant entre les plaines et les sommets abritant des glaciers. Affrontant les rafales renversantes, l’Américaine et les tempêtes de neiges nous montons au plus haut que la randonnée le permet. Et le résultat est là, un lac gelé entouré du mont Fitzroy (enfin c’est ce qu’on nous a dit parce-que le Fitzroy c’était caché dans les nuages).

Un glacier qui coule du Fitzroy
Fin de la rando!
Un petit lac caché d’une couleur bleu profond

Nous rejoignons le lendemain El Calafate avec une mère et sa fille, des Breziliennes en vacance. El Calafate c’est la porte d’entrée vers le glacier Perito Moreno, une étendue immense de glasses fissurées. Le mur de glace de 50m de haut est presque à portée de main. Le moindre décrochement de glace se fait dans un bruit résonnant qui donne un soupçon de vie à la bête. Voir un glacier en vrai c’est majestueux.

Le glacier Perito Moreno
La fine pluie nous offre un paysage magique

Nous ne nous attardons pas à El Calafate et reprenons la route dans l’espoir incertain de rejoindre le Chili dans la journée. Cette espoir devient réalité lorsque l’on nous dépose deux kilomètres avant la frontière pour ne pas que le chauffeur ait d’embêtements avec la douane. Fouille des sacs complète et nous parcourons les quelques kilomètres entre les deux postes d’immigration en avalant nos restes de nourriture, interdit d’en faire passer au Chili.

Passage au Chili
Un Guanaco en fond (sorte de lama sauvage) et un nandu (petite autruche sauvage). On en croise régulièrement sur les routes de Patagonie
Les chevaux en semi-liberté dans les plaines
Un Zorro (renard gris)

La nuit complète arrive mais nous tentons quand même de nous sortir de ce « milieu de nulle part ». Nous réussissons  à  arriver à  Puerto Natales par une route aux paysages variés et captivants. Le lendemain, malgré de longues heures d’attente sous la pluie nous arrivons à Punta Arenas avec une petite dame que l’on ne comprend pas. Elle nous offre quand même une pose café et gâteau à  la rhubarbe très appréciable pour nos corps fatigués.

Punta Arenas est marquée par les manifestations quotidiennes. Banques cloisonnées, graffitis et bien sûr protestations à 17h. Les réclamations paraissent légitimes et en beaucoup de points similaires à celles que portent nos gilets jaunes. Mais nous y reviendront sûrement dans le prochain article. Pour l’heure nous traversons le mythique détroit de Magellan en ferry pour rejoindre l’île où se trouve notre objectif, Ushuaia. Dans un ferry il est toujours facile de trouver une voiture, il suffit de demander à droite, à gauche. C’est comme ça que l’on nous emmène à la sortie de Porvenir. De là, un camion nous fait parcourir les 100km de pistes pour rejoindre la fameuse ruta 3, route de la fin du monde. Ils nous déposent devant la réserve de manchots rois, sorte de petits manchots empereurs qui ont élus domicile ici. Ils sont marrant à voir, bien que l’activité ne soit, semble-t-il, par leur point fort. Lorsqu’ils marchent avec leurs petites pattes, leurs têtes balance en rythme.

Les manchots rois
De gauche à droite: Andrei, Olivier, Carolina, Stella et Victor
Rio Grande, capitale mondiale de la truite!
Vers Ushuaia !

Nous montons dans le camping-car d’une famille française avec leurs trois enfants. Ils vont remonter pendant une année l’Amérique du sud pour partager une aventure en famille. Peu de temps passé à leur côté mais on a bien accroché. Nous repassons ensuite en Argentine, dans la région de la terre de feu, enfin le but approche! Gaston nous y emmènera, Ushuaia ! Je l’ai fait, 5500km en trois semaines au lieu des dix jours que je m’étais fixé. En même temps il y en avait des choses à voir sur le chemin!

En route pour Ushuaia
Enfin!
Un autre Finistère !

La ville est assez industrielle, portuaire en même temps. Elle a un charme particulier, une ambiance y règne et je la trouve agréable. Bien sûr, le fait d’arriver là en stop en ayant traversé l’intégralité du continent Sud Americain embellie sûrement les choses. J’aurais peut-être eu une autre vision en arrivant en avion. Si ce n’est pas la plus belle ville visitée, son environnement est assez exceptionnel. Au bord du canal de beagle (tient on retrouve encore ce nom) et entourée de montagnes enneigées. Et puis il va sans dire que c’est la ville la plus au sud du monde! (Bon il y a Puerto Williams, quelques kilomètres plus bas mais qui tient plus du village. On aura essayé d’y aller en ferry-stop mais sans succès. Ils n’ont pas voulu nous offrir le billet à 250$.)

Le mauvais côté de la ville c’est que tout est cher. On se paye quand même un restau à volonté pour fêter notre arrivée. La viande est incroyable: moutons dorés au feu de bois, belles pièces de bœufs et de porc grillées au barbecue. C’est un régal et une belle récompense qui n’a d’égal que les randonnées que nous ferons. Le lac Esmeralda d’abord. Une rando facile et boueuse à travers les tourbières pour arriver au bord d’un lac turquoise. La meilleur partie se cache après ce lac et là, il faut la mériter. Une pente de roches instables puis 45min de montée abruptes dans la neige. En chaussure de marche c’est limite, normalement il faut des crampons. J’arrive au sommet les chaussettes trempées et les pieds congelés. Un lac gelé recouvert de neige se prosterne devant un glacier d’une blancheur absolue. La vue sur la vallée est impressionnante. Je redescends en ski sur mes deux pieds avec quelques gamelles qui me font rigoler tout seul.

Un glacier enneigé
Lac gelé à gauche
La vue d’en haut, il fallait le vouloir pour monter!

Le lendemain nous irons marcher dans le parc naturel de la terre de feu, cette fois en longeant la côte. Des oiseaux nous accompagnent sur notre randonnée de 27km. C’est vraiment beau et très plaisant. En arrivant au bout de la ruta 3, dernière route du sud, j’en oublierais presque que je dois remonter jusqu’au Perou en un mois pour aller retrouver mes parents à Cusco. Chemin inverse mais pas par la même route, cette fois j’aimerais remonter par le Chili, tout le Chili.