Veinticinco (25) – La grande remontée, partie 1 : Argentine, Chili, Pérou

23/11/2019 – 23/12/2019

Bon, maintenant que j’ai fait l’idiot et que je suis tout au Sud du continent Américain il faut que je remonte. Car oui je dois retourner en Amérique centrale, au Panama. Je vais rejoindre Pierre et son voilier Heiva pour traverser la première partie de l’Atlantique jusqu’à Tahiti. Le départ est pour début mars mais je dois y être fin février pour la préparation du bateau. Se pose toujours le problème du passage du Darien entre la Colombie et le Panama, pas de routes. La dernière fois je l’ai passé en avion du Mexique. Cette fois j’aimerais éviter, je vais donc essayer de me prévoir un mois de recherche de bateaux sur le port de Carthagène en Colombie. Ce qui amène ma date d’arrivée à Carthagène à fin janvier. La dernière chose c’est mes parents qui viennent passer Noël avec moi à Cusco au Pérou du 22 au 31 décembre. Ce qui me laissera donc le mois de janvier pour faire Pérou Colombie et 3 semaines pour Ushuaia-Cusco. Un planning bien chargé, je vais faire du stop quasi non-stop pendant les trois prochains mois.

Voilà pour le planning, revenons en maintenant à nos moutons.

Je quitte Ushuaia, toujours avec Pauline qui doit maintenant remonter jusqu’à Santiago du Chili pour rentrer en France. Je passe aussi par ici mais rapidement, je ne devrait pas m’attarder sur la fameuse Carretera Austral, on se quittera donc peut-être à ce moment là.

Le temps est toujours froid à la limite du pluvieux. On se prend des rafales de poussière régulièrement sur le bord des routes. En montant dans les voitures on alterne celui qui fait office de copilote et qui fait le plus gros de la conversation au chauffeur. J’avoue que ces derniers temps j’en ai un peu marre de raconter la même chose donc quand Pauline prend le relai c’est reposant. Ces roulements provoquent parfois des questionnements de la part des chauffeurs. On nous demandera pourquoi la fille passe devant « ici on est habitué à ce que l’homme s’asseoit à l’avant, pour qu’on puisse avoir une conversation entre hommes ». Que Pauline s’asseoit devant provoque l’étonnement et on est sûr que ce n’est pas la première fois (même si les autres ne nous l’on pas fait remarquer). Il y a eu aussi la fois ou pour nous rendre dans un parc naturel il fallait d’abord passer voir les policiers pour signer un papier. Le policier en charge ne s’adressait qu’à moi, même sur des questions à l’intention de Pauline « Comment elle s’appelle ? »  » D’ou elle vient? »

Pauline, qui n’a pas la langue dans sa poche, s’insurge à chaque fois.

Le bout de la route la plus australe du monde

À la limite de l’abandon après trois heures d’attentes dans le vent froid, un camion s’arrête. Roberto va à Buenos Aires et propose de nous laisser ou l’on veut sur la route. On ne comprend pas tout ce qu’il dit ce qui amènera à des quiproquos. Au moment de passer la frontière Chilienne on descend du camion avec toutes nos affaires pour passer en tant que piétons. On attend Roberto de l’autre côté. Sauf qu’il n’arrive pas, son camion ne bouge pas. Au bout de 30min je me décide quand même à aller voir. Il dégustait une bonne bière avec ses potes devant la finale de la copamerica Argentine-Brésil. On les rejoints pour voir l’Argentine se faire battre 1-2 à la toute dernière seconde.

C’est perdu

On reprend la route, mais cette fois on se sépare, je monte avec Ezquel un des collègues de Roberto qui se rend au même endroit. On sera plus à l’aise dans les camions. Entre les deux frontières ils font un arrêt. Je les observent se glisser entre des engins de chantier avec des bidons vides, en ressortir avec ces même bidons pleins, chargés d’énormes batteries de machines de chantier et cacher le tout dans leurs camions. Ils sont entrains de voler et ils se comportent comme des enfants en rigolant, courant de partout, un beau spectacle. En remontant Ezquel me glisse un « T’as rien vu hein !? T’inquiète, on fait ça qu’avec ces pourritures de Chiliens ».

Les iles Malouines (islas Malvinas en espagnol ou Falklands Islands en anglais)), terres flottantes dans l’Atlantique et territoire Anglais. En 1982 une guerre a éclatée entre l’Angleterre, allié du Chili, et l’Argentine pour la revendication des ces terres éloignées. L’Argentine a perdue et elle ne s’en remet pas. Partout à Ushuaia, sensée etre la capitale des Malouines, on peut lire des panneaux « les Malouines sont Argentines ». Et visiblement une certaine partie de la population reproche encore cela aux Chiliens. Nos amis en font partis. Enfin en tout cas c’est l’excuse qu’ils nous donnent.

Je vais checker que Pauline est bien dans son camion, on avait repris la route sans que je voit si elle était montée. Elle est bien là, on se marre sur les accomplissements de nos chauffeurs. On redémarre et visiblement ces derniers ne sont pas d’accord sur la suite des événements. Ezquel me dit que l’on continu jusqu’à ce que l’on soit fatigués et Roberto que l’on passe la nuit au prochain poste frontière. Peu importe, on a un transport pour 1300km. Pour regagner la métropole Argentine il faut traverser le bras de mer appelé détroit de Magellan. On attend l’arrivée de nos camarades pour traverser sur la barque. Personne n’arrive. On s’endors sur place, Ezquel dans sa couchette et moi sur le siège passager. Mauvaise nuit passée j’en parle à Ezquel, on trouvera autre chose pour la prochaine. Ezquel a 33 ans et conduit son camion depuis 12 ans. La plupart des chauffeurs que j’avait croisé jusqu’ici ne faisait ce métier depuis que quelques années avant de changer. C’est un métier relativement bien payé qui permet de faire quelques économies. Bien qu’il soit un vétéran ce n’était pas son premier choix. Ezquel voulait être ingénieur agronome. Les études sont gratuites en Argentine mais pas la vie qui les accompagnent. Il ne pouvait s’offrir d’appartement et subvenir a ses besoins quotidiens, et sa famille non plus. Il est donc resté à la maison et a commencé à travailler jeune. Il m’en parle avec émotions avant un silence de plusieurs heures, le temps pour nous d’atteindre un poste de contrôle et d’y attendre nos amis. Ils arriveront deux heures après nous.

Nous continuons la route sur la ruta 3 le long de la côte Atlantique, on m’a dit qu’il y avait des lions de mer, j’essaye en vain de les apercevoir. Par contre des moutons et des guanacos (lamas sauvages) ca j’en voit! Les moutons sont en semi liberté et les guanacos sont simplement dans leur environnement naturel. Une cloture tout le long de la route est censée les empêcher d’aller sur la route et de se faire écraser mais visiblement il y a des ratés. Ezquel me parle de faire un barbecue avec un mouton, je rentre dans son jeu. Un bon méchoui sur le bord de la route!

Il s’arrête. « Hey amigo, hay lobos ahia! » Super! Il me laisse 5 minutes pour aller les voir. Un groupe d’une cinquantaine d’individus se prélasse sur des galets chauffés par le soleil. Ils m’acceuillent avec des grands hurlements, je reste a distance. Ils ne sont clairements pas dans leur milieu favoris mais, ils sont nombreux. Je reste un moment à les admirer et fait chemin inverse vers mon camion.

Un intrus, un intrus!

Nos chauffeurs manigancent quelque chose. Cela fait plusieurs fois qu’ils s’appellent, s’envoient des messages, mais surtout, le regard d’Ezquel a changé. J’ai bien peur qu’ils attentent à la vie… d’un mouton. Le soleil commencent à disparaître et les voila en chasse, aux aguets du moindre mouton isolé, perdu du mauvais coté de la barrière. Je sais pas trop quoi penser. D’un côté cela ne me plait pas trop de voir un mouton abbatu devant moi, de l’autre je trouve ça plus humain d’abbatre sa nourriture plutôt que de la trouver en tranches prêtes à cuire.

Le camion de Pauline est arrêté sur le côté de la route, la porte conducteur grande ouverte, le chauffeur entrain de courir sur le bas-côté et, devant lui, un mouton fuyant pour sa vie. Je n’aurai pas pensé qu’il aurait été si dur à attraper, contre deux argentins carnivores à bord de deux camions et une barrière barbelée empêchant toute retraite vers les plaines infinis de la pampa le mouton n’avait aucune chance. Il s’est bien défendu mais a été attrapé à l’usure sur un plongon magnifique de Roberto. Fier comme pas deux, il ficelle les pattes du mouton et le four vivant dans un coffre. On doit quitter la scène du crime rapidement. 10 min plus tard on s’arrête, les camions forme une barriere visuelle contre tout regard indiscret et on sort la bête. Apeurée et épuisée elle ne bronche pas quand la lame du couteau lui ouvre le cou. Puis Roberto se charge de la dépecer. Il me surprend par son respect et sa précision. En 5 min c’est plié, il ne reste que la chair sur les os, plus qu’à manger. Malheureusement il se fait tard et nos amis n’ont pas le coeur à l’ouvrage, ce sera pain, charcuterie et bières pour ce soir. Ils feront leur barbecue le lendemain, sans nous. Cette fois, je m’installe bien dans le camion avec mon matelas gonflable entre les deux sièges et je dors comme un roi. On se sent en sécurité dans un camion.

Et voilà !
Pauline, Roberto et Ezquel

Le lendemain, ils nous déposent sur un rond-point, nous demandent si l’on ne veut pas continuer avec eux jusqu’à Buenos Aire mais nous refusons poliment. On va au Chili! Pour se faire on traverse les champs pétrolifères d’Argentine avec leurs machines presque vivantes, les « cigognes », qui pompent jours et nuit l’or noir. Combien en reste il là dessous, jusqu’à quand la Terre pourra t’elle supporter nos besoins?

On se prend une tempête de grêle au milieu de nulle part, le seul refuge sera pour nous le calvaire d’un saint. D’un point de vue extérieure la scène doit sûrement être très comique. Mais malheureusement personne n’est là pour rigoler avec nous ou pour nous prendre. On parvient quand même à Perito Moreno avec un camionneur, Chilien cette fois, qui n’a rien contre les Argentins. On retrouve le petit camping qui nous avait accueilli la dernière fois. Cette fois, il est rempli à ras-bord de cyclistes. On se trouve un petit coin pour mettre la tente.

Les champs de pétrole et une « cigogne »

Le lendemain on casse la table d’un van emménagé avec nos sacs, on repasse au Chili et on attend le reste de la journée que quelqu’un nous prenne. Mais rien, on abandonne à 18h. Je dors en camping sauvage et Pauline prend un hôtel. On remet ça le matin à 7h pile, on nous a dit que des gens allaient au boulot à cette heure là, mais rien non plus. Un Israelien nous rejoint, puis 4 autres prennent notre place quand nous décidons d’aller prend le ferry. Les Israéliens ont un service militaire obligatoire puis un voyage de leur choix offert. Apparement, beaucoup choisissent le Chili. Comme ils ne parlent, en général, pas espagnol et qu’ils ont tendance à voyager en groupe ils ne sont pas bien vus au Chili, plusieurs personnes me le confieront.

Vue sur le lac Buenos Aires

Dans le ferry nous trouvons notre prochain ride qui sera aussi notre première voiture sur la fameuse Carretera Austral. Par contre, pas de chance il pleut abondement et il n’est pas prévu que ça s’améliore pour les dix prochains jours. Tant pis pour les rêves de grandes randonnées et de sommets enneigés. On trace. Les paysages sont tout de même magiques, des fleurs violettes nous ouvrent la voie et les collines nous offrent du relief. Que c’est beau après le vide de la pampa! Nous longeons quelques lacs, puis quelques fjords. Les montagnes recrachent toute l’eau qu’elles reçoivent avec une violence démultipliée. Les cascades et torrents nous fascinent. Nos chauffeurs n’ont jamais vu ça. On apprend à manger les Nalcas au gout acidulé qui sont présentes partout, impossible de mourir de faim ou de soif ici.

La cueillette
La Carretera Austral
Des Cascades qui n’existent normalement pas

On nous explique l’histoire de la route construite par Pinochet comme stratégie militaire afin d’avoir un accès pour défendre l’ensemble du pays. On arrive dans un village dont la moitié a été rasée par une avalanche descendue des montagne proche, rien n’a résisté. Là, on se tape des sprints de 50m sous la pluie entre notre abri et la route dès qu’une voiture arrive. En vain, on dors dans le village à quelques dizaines de mètres de la voie tracée par l’avalanche.

Nous arrivons sur un cul de sac, plus de route, le ferry est obligatoire. Par un coup de hasard incroyable j’y retrouve Mélanie, l’allemande avec qui j’étais resté quelques jours à Cusco il y a trois mois. Elle a problement fait tout les treks d’Amérique du Sud en solo avec son sac de 7kg. Après trois ferrys nous rejoignons la partie continentale du Chili, Puerto Montt. Notre chauffeur nous propose un hébergement chez sa cousine. Il pleut encore.

Il n’y a plus qu’une route jusqu’au Pérou, ce cera dur de se perdre. On s’y lance a fond et rapidement le climat change pour laisser placer a un soleil plus que bienvenu. Nous retrouvons ici quelques vignobles et à l’horizon quelques volcans parmis les plus hauts d’Amérique du Sud laissent pointer leurs sommets enneigés.

Petite pause touristique

Certains chauffeurs nous font faire des petits tours touristiques et avec la plupart nous parlons manifestations. Quasiments tous connaissent les gilets jaunes, leurs revendications ont inspirés les mouvement sociaux actuels du Chili. Sauf que au Chili, les autorités n’ont pas réagi de la même manière : des morts, des handicapés, des viols, des tortures et des disparitions. Des manifs ont encore lieu dans tout le pays et particulièrement dans sa capitale, Santiago del Chile. J’ai bien envie d’aller voir ce qu’il s’y passe.

Nous entrons dans la capitale. Les murs des bâtiments sont tous tagués, les barrières de protections des magasins baissés et souvent renforcées. On sent qu’il se passe quelque chose de grave dans cette ville. On prévoit de se quitter le lendemain avec Pauline, elle va passer ces derniers jours de voyage sur les plages de Valparaiso. On va se prendre une bière d’adieu. On ne devait rester que quelques jours ensemble et finalement on aura passé trois semaines a faire du stop dans toute la Patagonie! Des randonnées à 100km/h, des attentes en plein vent, le bout du monde, une aventure en camion et pleins d’autres choses. À bientôt !

La plaza Italia, c’est là que le gros des manifestations à lieu, c’est facile a trouver il suffit de suivre les bouts de routes brûlées par les pneux enflammés et l’odeur très agréable des lacrymos. J’arrive au moment ou un camion de police blindé se fait caillassé par les manifestants cagoulés. On me fait reculer, j’avais pas prévu les jets de lacrymo, me voilà prévenu. Petit à petit, de plus en plus de monde s’agglutine, tous équipés d’un sac à dos contenant cagoule, casque et autres accessoires. C’est la guerre. Les camions de police font leurs apparitions dans une rue, se font jeter des cailloux, puis apparaissent dans une autre. Ils agissent un peu comme une diversion pour contenir les idées des cagoulés. Tout a commencé il y a quelques mois avec l’augmentation des prix des tickets de métro, des jeunes se sont filmés entrain de frauder, puis d’autres et le mouvement s’est amplifié pour finir dans la rue. Puis d’autres revendications ont rejoints le mouvement : retraites, inégalités, écoles, santé puis violences policières. Beaucoup de retraités vivent avec moins de 300$ par mois dans un pays ou le coût de la vie et proche de celui de la France. C’est tout simplement invivable. L’éducation est payante la santé aussi, les inégalités en constante augmentation. On en est donc là, des violence quotidiennes pour survivre.

Encore plusieurs milliers de kilomètres me séparent du Pérou. Heureusement le stop est ultra-facile au Chili, et avec 500km par jour j’y arrive rapidement. Du désert, du désert et encore du désert. La vue est monotone et fatiguante, je rêve d’eau. C’est pourquoi arrivé a Arica j’y reste deux jours, à camper dans le garage d’une auberge, pour profiter de l’océan Pacifique.

Avec Pierre, vendeur de poissons ambulant
Sur une plage pas terrible
Des milliers de km comme ça

Je repasse au Pérou, cette fois (mais comme la dernière fois) le stop est beaucoup plus compliqué. La plupart des péruviens n’ont pas de voiture et les routes sont occupés par les bus et les taxis. J’arrive à Tarata un petit village perdu dans les montagnes, je patiente plusieurs heures assis sur un muret. Un barrage de police s’installe a mon niveau et les policiers demandent aux rares chauffeurs si ils peuvent me prendre. Mais ils font tous de tout petits trajets, j’ai pas trop envie de me retrouver au milieu de nul part. Pendant la fouille d’une voitures les policiers trouvent une plante interdite (j’ai pas reussi a voir ce que c’était). La mamita propriétaire du baluchon tente de corrompre le chef avec quelques billets. J’observe la scène avec attention. Le chef refuse en disant tout haut « Non madame, après il ne faut pas s’étonner que l’on dise que la police est corrompue! ». Si je n’avais pas été là je ne pense pas que le discours aurait été le même. Les autres policiers en attendant se servent des fruits et legumes présents dans le coffre. A la tombée de la nuit ils me conseillent un endroit ou poser ma tente.

Il n’y a pas que les touristes qui apprécient la vue
Les cultures en terrasse

Le lendemain, sans succès, je repart dans l’autre sens puis prend une autre route. Je fait ensuite un détour de trois jours en Bolivie pour aller chercher des affaires que j’avais laissé dans l’auberge ou j’avais fait mon volontariat et continu ensuite vers Cusco. Pour ne pas patientez des heures je marche tout en faisant du stop et ça a l’air de mieux prendre avec les Peruviens, ils aiment les gens qui marchent. L’altiplano n’a plus rien à voir avec ce qu’il était lors de mon premier passage. Nous étions en hiver, saison sèche et maintenant c’est l’été, saison des pluies. Le vert a remplacé le jaune et les cultures de maïs et de patates sont au top de leur forme. J’arrive a Cusco 7 jours avant mes parents, 7 jours de pluies intense qui me bloqueront dans la ville.

Dernier campement avant Cusco
Chopé pendant le montage de la tente dans un coin « isolé »